jeudi 19 février 2009

La légende du pilier des anges


Cathédrale - Strasbourg (67)


Avant propos :

Comme il m’arrive parfois de le faire, je vais retranscrire ici, la légende telle que je l’ai lu. Celle-ci nous provient de Louis Schneegans, archiviste et bibliothécaire de Strasbourg au milieu du 19ème. La légende fut ensuite rapportée par Auguste Stoeber.

Vous excuserez la très mauvaise qualité des photos, j'ai encore quelques progrès à faire dans les environnements sombres.



La légende :

Mais si génial que soit un homme, n’est-il pas discuté ? Bien des critiques furent adressées à l’architecte au nom immortel, au patient et tenace calculateur à qui incombait la lourde charge de rendre inattaquable par le temps et les éléments la somptueuse demeure des croyants.
Un jour, Erwin de Steinbach faisait sa visite parmi les travaux, quand il aperçut un petit bonhomme qui observait le pilier des anges en hochant la tête et en haussant une épaule avec dédain.

Le pilier des anges dans le transept mériodional

Maître Erwin lui demanda si le pilier ne lui plaisait pas, à quoi répondit l’autre : « Au contraire, il me plait beaucoup ; les anges sont du ciseau d’un sublime artiste ; leur physionomies sont radieuses et les ailes forment de magnifiques arabesques qui charment l’œil et la pensée. Mais tout cela, hélas ! est bien éphémère ! Je ne sais quel est l’architecte qui peut croire que ce pilier tiendra longtemps. Ce pilier ne supportera jamais le poids de la voûte. Il s’écroulera, et on comptera un malheur de plus dans cette belle cathédrale qui à déjà tant de fois souffert de la foudre du ciel et de la barbarie des humains.

Erwin de Steinbach travaillant sur son œuvre

Ainsi parlait le petit bonhomme, avec cette voix pointue des gens qui ne font rien et qui critiquent ceux-là qui font quelque chose.
Maître Erwin de Steinbach, durant un long moment, embrassa du regard le haut et splendide pilier, puis s’adressant au petit bonhomme : « Suivez-moi ! » dit il. L’autre ne se fit pas prier, songeant avec orgueil que le maître allait lui demander ses conseils durant un entretien grave et particulier. Mais Erwin de Steinbach l’emmena vers la loge des tailleurs de pierre, où il choisit un bloc ; attaqua le bloc à grands coups de ciseau et force coups de marteau ; et il fixa les traits de celui qui avait la langue bien pendue. On le voyait, frappant de ressemblance, en regardant en l’air.

L'homme de la balustrade

Le travail fini, maître Erwin invita le petit bonhomme à le suivre encore. Ils gagnèrent la porte de la chapelle Saint-André. Là, le maître de l’œuvre monta sur une échelle et fixa la petite image de pierre sur la balustrade. « Restez-là, et ne bougez pas, monsieur le critiqueur ! Vous allez attendre que le pilier tombe. Jusque là, défense de remuer ! Je vous souhaite du plaisir jusqu’à la fin du monde ! »

Il est toujours à la même place, ce petit bonhomme, appuyé à la balustrade de la chapelle Saint-André. Il a d’ailleurs un bon torticolis… Pensez donc !... Depuis le temps qu’il est là ! Et il se dit aussi qu’on ferait mieux de se taire que de discuter un homme comme Erwin de Steinbach.




La réalité :

Voici la première légende de la cathédrale de Strasbourg que je vous propose. Première, car il en existe une grosse quinzaine qui sont parvenues jusqu’à nous. Nous en verrons quelques unes parmi les plus intéressantes. Certaines font apparaîtrent un élément fantastique, ce qui ancre évidemment le récit dans la catégorie des légendes. D’autres, comme celle-ci, sont des textes qui au premier abord pourraient tout à fait être vrais. Alors l’homme à la balustrade… légende ou anecdote historique ? C’est ce que nous allons essayer de voir.


Le pilier des anges : une œuvre magistrale dans un somptueux écrin.

Le pilier des anges est aussi appelé le pilier du jugement dernier. D’une hauteur de 18 mètres, il porte 12 statues et supporte effectivement le poids de la voûte du transept sud. On y trouve, de bas en haut : les 4 évangélistes, puis 4 anges avec des trompettes, puis encore 3 anges portant les instruments de la passion et un Christ sur un trône. Toutes ses statues, comme d’ailleurs celle de la façade sud, sont l’œuvre de la fameuse Sabine dite « de Steinbach ».

Deuxième étage : musique

Le pilier construit vers 1230 est d’un architecte inconnu, mais nous reviendrons là-dessus.
Comme le raconte la légende, la statue d’un homme est accoudé à la balustrade au dessus de la chapelle Saint-André, comme pour regarder cet impressionnant pilier. Car impressionnant, le pilier l’est assurément. Il n’est donc pas du tout étonnant qu’une légende ait pris racine sur sa base. Il y existe d’ailleurs une seconde qui explique l’origine des anges et que nous verrons plus tard.



Maître Erwin de Steinbach et les affres de la chronologie.

Si il est bien un homme que l’on associe à la cathédrale de Strasbourg, c’est lui : Erwin de Steinbach. Génial maître d’œuvre de la façade principale de la cathédrale, on a tendance à lui attribuer un peu tout et n’importe quoi dans l’édifice du fait de son rayonnement. On peut aisément comprendre que la population Strasbourgeoise, le temps passant, le glorifie de l’œuvre de ses prédécesseurs et de ses successeurs, mais on trouve aussi nombres d’erreurs dans des ouvrages de référence.

Maître Erwin de Steinbach gardant l'entrée sud de la cathédrale

Il n’est donc pas étonnant que la légende lui attribue notamment le superbe pilier des anges. Or si nous avons vu que le pilier date des années 1230, Erwin ne né qu’en 1244. Ceci nous pose évidemment un problème de chronologie. Ainsi lorsque Erwin prit la direction du chantier, le pilier des anges et le transept sud étaient déjà en place depuis bien des années.
Pour la petite histoire on attribue aussi à Erwin, la paternité de Sabine, qui sculpta les statues du pilier. Il n’y a évidemment aucun lien, il s’agit d’une erreur de traduction qui encore aujourd’hui continue de faire son chemin. Erreur d’autant plus étonnante que la fille aurait un siècle de plus que le père.

Sabine, l'auteur des si belles statues du pilier des anges


Mais alors qui est donc le personnage de la balustrade ?

Selon la légende, c’est Erwin de Steinbach qui aurait sculpté ce personnage. Nous avons vu que ce n’était pas le cas, puisque le Maître n’a rien à voir avec le transept sud. On pourrait penser qu’il pourrait s’agir d’une déformation de Sabine de Steinbach, la statuaire. Mais Sabine n’a de « Steinbach » que la croyance populaire.
En fait le personnage est un ajout du 15ème siècle. Voila donc le dernier élément qui enterre l’histoire au profit de la légende. Donc une réalisation bien postérieur à la réalisation du pilier et à Erwin.

L'éternité c'est long, même devant le pilier des anges

Mais cela ne répond pas à la question sur l’identité du personnage. Je n’ai pas réussi à trouver de réponse définitive. Il est possible de lire qu’il s’agit d’Erwin de Steinbach, l’architecte symbole de la cathédrale. Cette réponse semble séduisante. Il ne serait pas totalement aberrant qu’un homme avec une telle aura, puisse « avoir le droit » de contempler « son » œuvre pour l’éternité. Mais en regardant l'homme de plus près, on lui trouve des traits assez grossiers, chose qui semble inconcevable pour représenter LE Maître.
Il est aussi possible de lire qu’il s’agirait d’un curieux venu mettre donner son avis, ou encore qu’il s’agirait d’un architecte concurrent venu critiquer le chantier. Pourquoi pas... Il existait peut-être une autre version de la légende, ou tout simplement une anecdote, avant la création de l'homme de pierre. La légende telle que nous la connaissons actuellement aurait ensuite prit forme autour de cet ajout. C'est la version qui me semble la plus séduisante.
Mais pourquoi ne s’agirait il pas simplement d’un personnage curieux et rêveur venu admirer la fabuleuse beauté de ce pilier élancé, malgré les tonnes qu’il supporte. Et si finalement ce personnage n'était pas tout simplement nous même ?


Plan :

Voici le plan pour vous rendre à la cathédrale de Strasbourg. Une fois sur place, vous ne pourrez par rater le pilier des anges, au fond des lieux en face de l'horloge.


Légendes thématiquement proches :




Légendes géographiquement proches :




Bibliographie :

Contes populaires et légendes d'Alsace. Pages 102-104. Collectif.

La statuaire Sabine et les statues et sculptures des portails du transept méridional de la cathédrale de Strasbourg. Louis Schneegans. La revue d'Alsace 1850. Pages 255-291. Avec une partie passionnante qui démêle les liens entre Erwin et Sabine.

Les sculptures de la cathédrale de Strasbourg (XIIIe siècle). L’histoire des Arts en Hypokhâgne. http://lewebpedagogique.com/hida/2008/10/10/les-sculptures-de-la-cathedrale-de-strasbourg/

Erwin von Steinbach. Wikipédia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Erwin_von_Steinbach

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Wikipédia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Notre-Dame_de_Strasbourg

Histoire de la cathédrale de Strasbourg : http://www.pacioli.net/ftp/def/strasburgo/histore.htm

Iconographie :

Erwin von Steinbach (détail), 1846. Jean Théophile SCHULER. Pris sur le site http://jardinbaroque.mabulle.com/index.php/Esquisses/p26

4 commentaires:

Vaudémont a dit…

Vaudémont du Couarail, forum de discussion sur la Lorraine, a visité -et apprécié- le blog "Entre légende et réalité".

Je repasserai régulièrement lire ses articles, et admirer les photos.

Toutes mes félicitations pour ce travail !

http://couarail.heberg-forum.net/portal.php

Therion a dit…

Merci beaucoup pour ce petit mot d'encouragement. Cela fait toujours plaisir.

Mélusine a dit…

Au commencement de ma lecture, j'ai cru que c'était le diable en personne qui rendait visite à l'architecte ! Remarque, cela aurait pu être possible vu les croyances et traditions dans nos régions !!
Qui sait, après tout ?...

Therion a dit…

Effectivement ça aurait pu, c'est d'ailleurs ce qu'il fit à Metz. Et en plus le diable à bien un lien avec ce pilier. Tiens ce sera certainement la prochaine légende alsacienne puisque tu m'y fais repenser.